Culture politique et ingénierie des réseaux sociaux

CULTURES, POLITIQUES ET INGENIERIES DES RESEAUX SOCIAUX

La seconde édition des Entretiens du nouveau monde industriel poursuit et approfondit les réflexions engagées lors de l’édition 2007, autour de l’innovation ascendante et les enjeux du design à l’ère du capitalisme dit « culturel » et encore « cognitif ». Nous proposons cette année de poursuivre et d’étendre le débat à la question des réseaux sociaux et du social engineering dans l’environnement technologique et économique du Web 3.0 qui s’impose progressivement à tous les acteurs.

La première journée des Entretiens sera consacrée à une analyse des conditions sociologiques et psychologiques qui président à la constitution de ces réseaux sociaux, ainsi qu’à un état de l’art international des technologies et des stratégies industrielles déjà mises en œuvre ou à venir. La seconde journée portera sur leurs conséquences économiques et organisationnelles, et sur l’identification des opportunités d’innovatio, sociale comme des enjeux politiques et des menaces afférents à cette émergence du social engineering.

Un Carrefour des possibles de la FING (Fondation internet nouvelle génération) consacré à l’approfondissement des aspects technologiques, économiques et industriels de ces thématiques clôturera la première journée d’interventions.

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Au cours des trois dernières décennies, avec l’apparition de ce que l’on a appelé la « télématique » (rapport Nora/Minc L’Informatisation de la société, 1978), puis avec l’installation mondiale du Web (1992), qui a rendu possible le développement de ce que nous appelons désormais les « réseaux sociaux » et du Web 2.0, la dissémination des technologies numériques dans toutes les couches sociales de tous les pays industrialisés transforme inexorablement les relations entre les individus, les groupes, les générations et les nations. Ces technologies relationnelles, afférentes à ce que Jeremy Rifkin regroupe plus généralement sous le terme de « technologies R », bouleversent non seulement les règles traditionnelles de l’économie et de l’industrie, mais également et plus profondément le processus d’individuation psychique et collective par lequel, selon le philosophe Gilbert Simondon, les appareils psychiques des individus ne se forment et se développent qu’en participant à la vie et à l’évolution des appareils sociaux.

Cette croissance spectaculaire des réseaux sociaux affecte ainsi tous les milieux et vient transformer les règles du jeu socio-économique dans son ensemble, notamment à travers les jeunes générations qui sont les premières concernées. En cela, nous pouvons et nous devons poser que les grands enjeux de conception industrielle de demain - que l’on définisse ceux-ci en termes de choix économiques, de politiques, d’investissements et de régulations, de recherche et de développement (R&D), de design, de management, de marketing ou de distribution - seront dans une très large mesure conditionnés par des choix et des processus qui se produiront du côté du social engineering.

Le social engineering est en effet ce qui permet la production de ces réseaux sociaux. Or, ceux-ci peuvent en première analyse se présenter plutôt comme des réseaux non sociaux, voire même anti-sociaux. Ils sont en effet généralement coupés de ce qui caractérisait jusqu’alors le social comme lié à un territoire, à une langue, à un héritage (religieux, politique ou culturel au sens le plus large), légué par des générations d’ascendants, et qui précède en principe le social comme son passé, et en cela, comme son sol commun. Pour ces Entretiens du nouveau monde industriel 2008, nous ferons en conséquence l’hypothèse que l’un des grands enjeux du monde industriel de demain est de créer les conditions – technologiques aussi bien qu’économiques et sociales – pour actualiser le potentiel de formation de nouveaux réseaux de relations sociales porté par les social networks. Ceci nous conduira à penser non seulement les règles de constitution et de développement des réseaux sociaux du Web 3.0 (alliance du Web sémantique et du Web social), mais également les conditions économiques et éthiques d’administration de ces nouveaux milieux souhaitables, c’est-à-dire les questions de la gestion, du contrôle, de la transparence et de l’e-démocratie.

Le design au sens le plus large, c’est-à-dire également comme R&D et comme initiative sociale issue de l’innovation ascendante, deviendra en conséquence de plus en plus dépendant d’une vision et d’une stratégie qui devront combiner approche experte top-down et indexation sociale bottom-up. Les Entretiens du nouveau monde industriel 2008 illustreront comment ce mouvement s’incarne dans la recherche comme dans l’industrie grâce à un renouvellement profond du développement dans les termes de ce que l’on pourrait appeler un design distribué, c’est-à-dire assumé par l’ensemble des acteurs de l’innovation qui sont aussi et d’abord, dans de véritables réseaux sociaux, les membres de ces réseaux eux-mêmes.